Mise en avant

POLYGAMIE AU SÉNÉGAL, AVANTAGES OU INCONVÉNIENTS ?

« Une vie conjugale heureuse dépend de la sincérité, de la tolérance, du sacrifice et de l’harmonie dans le couple. Toutes ces qualités sont menacées lorsqu’il y a polygamie ».

Mortada Motahari

Dans les sociétés islamiques, les hommes sont autorisés à épouser jusqu’à quatre femmes à la fois, à condition de pouvoir les traiter avec équité et d’avoir des ressources suffisantes pour pouvoir subvenir aux besoins de plusieurs ménages. Mais dans la pratique, ces conditions sont rarement respectées. La polygamie suscite des curiosités quant à sa conception du mariage qui s’oppose à celle des pays européens. Cela laisse présager des difficultés de coexistence.

Outre, au Sénégal, la polygamie est autorisée par la loi. L’époux peut avoir jusqu’à quatre épouses. Selon l’article 116, c’est l’officier d’état civil qui recueille l’option de monogamie ou de polygamie. Force est de constater, nombreuses sont les femmes sénégalaises qui laissent, leur époux, lors du mariage civil, signer polygamie dans l’espoir qu’il n’en épouse pas une deuxième, une troisième et/ou une quatrième. Comment expliquer une telle contradiction ? Comment signer polygamie et prétendre à un mariage monogame ? La féminité, la vraie, se confondrait avec « care », générosité, sollicitude, compassion, soumission, résignation, discrétion… etc. Les vraies femmes sénégalaises sont celles qui coopèrent et qui se conforment aux désirs masculins.

Le fait de signer polygamie, semble donner aux hommes plus de privilèges dans la vie maritale. Selon eux, l’épouse devra alors davantage faire attention à ne pas contrarier son mari pour que celui-ci ne soit pas tenté de prendre une autre. De toutes les façons, les hommes ont toujours été soumis à un idéal de virilité. Mais que les femmes manifestent aujourd’hui plus d’exigences, c’est certain. Dans le discours qui se déploie, il y a un déni du désir féminin, par la demande qu’ont les femmes à l’égard de la qualité de la sexualité qu’elles ont avec les hommes.

Que dire alors de ces femmes qui font leur entrée dans un ménage polygame ? L’injonction sociale au mariage justifierait-elle ce choix ? En Afrique et notamment au Sénégal, il y a un commandement et/ou un impératif à se marier et à devenir mère. De plus, il existe une injonction à la maternité.

Le divorce est, quant à lui, vécu comme un échec… bien qu’il soit accepté comme solution à l’insatisfaction conjugale. Par ailleurs, le divorce est fortement stigmatisé chez les femmes. Mieux vaut être mal-mariée dans cette société que sans mari.

Partant de là, comment les premières épouses accueillent-elles l’arrivée des secondes épouses ? Quelles sont les incidences psychiques de cette polygamie (si elles n’avaient pas de co-épouses et/ou rivales auparavant) sur leur santé mentale ? D’un point de vue psychologique, cet article traite de l’impact de la polygamie sur les femmes et sur les perturbations émotionnelles importantes liées à cet évènement et/ou encore « sidération, déni et révolte, dépression avec ses altercations somatiques, intellectuelles et affectives » (Bacqué 1992).

 

Le mot est lâché : la polygamie. Ce qu’elle a enduré dans son ménage, le pain ne l’a pas enduré dans le four. Notre mal n’est pas ailleurs, nous ne sommes ni voilées, ni dévoilées d’ailleurs, contre notre gré. Nous ne sommes ni excisées, ni infibulées, ni vendues, ni violées. Non ! Pire que cela ! Nous n’avons pas le droit d’aimer et d’être aimées en paix.

La vie dans ma société consiste en cela, sauvegarder les apparences au mépris parfois de son propre équilibre mental. Cela s’apprend. Comme tout dans la vie, cela se maîtrise petit à petit puis cela devient une seconde nature, puis une vraie nature, entre-temps on est devenu une autre. La maturité accouche aussi dans la douleur. On mûrit en perdant un être cher, une situation sécurisante, une bonne santé. Moi, j’étais appelée à mûrir en perdant mes certitudes.

@ la suite disponible dans une revue scientifique…

 

Halima

 

TOUBAB OR NOT TOUBAB

Qu’entend-on par être toubab ? Je me suis posée la question à Paris. En partant de ma propre histoire, j’ai relu, ici,  et fait une critique des des œuvres de Ken Bugul, Amadou Hampaté Ba, Cheikh Hamidou Kane, Cheikh Anta Diop, Amin Maalouf

A plusieurs reprises, je me suis faite qualifiée de toubab, de blanche… de par ma façon de penser qui ne serait pas conforme aux normes africaines – de l’égalité homme/femme considérée comme un débat stérile, ma façon de parler « un gros français ou un français trop convenable » – tu n’as pas d’accent, As-tu grandi en France ?, ma conduite soi-disant de toubab… Alors que j’ai une peau bien noire et que je suis une peule du Fouta Toro[1] – qui parle le poulaar et qui va au village chaque « grandes vacances » scolaire. Pourquoi mon interlocuteur me voit comme une toubab ? Il est vrai que moi, l’étudiante noire, je suis un produit de la culture française. J’ai baigné dans cette culture depuis mon enfance, j’ai appris l’histoire de France – Clovis le premier Roi des Francs, Charlemagne, la révolution française etc. et mes enseignants étaient des français ; j’ai évolué dans un environnement Blanc.

Et mes grands-parents ont vécu sous la colonisation. Ils ont découvert l’homme Blanc, l’inconnu, dans son étrangeté corporel et vestimentaire, dans ses habitudes toutes nouvelles et différentes des leurs…

Référence au discours de Sarkozy :

          « Les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l’Afrique. Ils ont eu tort. Ils n’ont pas vu la profondeur et la richesse de l’âme africaine. Ils ont cru qu’ils étaient supérieurs, qu’ils étaient plus avancés, qu’ils étaient le progrès, qu’ils étaient la civilisation. Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale. Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre».

Mes parents ont fréquenté la nouvelle école, l’école des blancs, à l’époque coloniale, « afin d’apprendre cet art de vaincre sans avoir raison[2] » pour reprendre les mots de la Grande Royale[3], personnage de Cheikh Hamidou Kane dans l’Aventure ambiguë. Cette femme mythique qui a jugé qu’il était nécessaire que les enfants aillent à l’école des blancs – faire croire à une collaboration pour mieux résister, telle était la stratégie. Pour arriver à ses fins (à ce que les hommes la rejoignent dans son idée), elle bouleverse l’ordre établi (masculin/féminin) en appelant à une manifestation publique : « J’ai fait une chose qui ne nous plait pas, et qui n’est pas dans nos coutumes».

L’Aventure ambiguë[4] de Cheikh Hamidou Kane fait écho à une Afrique postcoloniale en mal d’existence et en quête d’elle-même. Cheikh Hamidou Kane raconte l’aventure de Samba Diallo, passé de l’école traditionnelle africaine à l’Occident – deux cultures antagonistes. J’y reviendrai plus tard.

Si aujourd’hui, aller à l’école en Afrique est devenue banal, encore que, cela dépend des milieux mais pour la génération de mes parents, tous les enfants n’ont pas fréquenté l’école. Au départ, seuls les garçons y allaient, petit à petit… les filles ont pu rejoindre le chemin de l’école, elles aussi.

Amadou Hampâté Ba[5], le sage de Bandiagara, le gardien des valeurs culturelles africaines considéré comme l’une des plus grandes voix de l’Afrique – Il explique que sa mère était contre de peur qu’il devienne un infidèle[6]. Refuser que son enfant aille à l’école était aussi une forme de résistance contre les étrangers.

Pour en revenir au qualificatif de toubab : je pense aussi que si autrui voit en moi une toubab c’est parce que pour lui, l’étranger est encore là. Il n’est pas encore parti et il hante son existence sociale. L’étranger est donc en chacun de nous « toubab ou pas toubab ».

Et pour désigner l’Africain qui a la prétention de jouer au toubab au Sénégal, on parle aussi de toubab bou gnoul (blanc d’esprit à la peau noire) – le Noir ou la Noire aliéné(e), déraciné(e) qui veut se comporter comme le toubab – la pure réplique du blanc. Ou encore le Noir qui trouve sa place dans ce monde Blanc parce que quelque part, on vit encore dans un monde Blanc – Le français est la langue de travail – elle cohabite dans la vie courante avec plusieurs langues nationales dont le diola, le malinké, le pulaar, le sérère, le soninké et le wolof. Le modèle politique, économique et social du Sénégal est calqué sur l’Occident et tous n’adhèrent pas à ce monde ou n’y trouvent pas leur place.

On peut parler aussi de frustration pour celui qui n’est pas toubab, il aimerait bien mais il n’y arrive pas et donc pour se défendre, il rejette l’autre qui pour lui, en fait trop. On peut parler d’une identité « troublée » et instable d’un sujet à un autre.

Il est courant de rencontrer des personnes, qui aiment jouer au toubab, dans leur manière de parler, c’est-à-dire en utilisant un « très gros » français « choco choco » dit-on au Sénégal  c’est-à-dire en roulant les R  à la française au lieu de les laisser rouler à l’africaine. Sur le français en Afrique noire, il peut y avoir énormément de différences d’un pays à l’autre, en raison entre autres des grandes différences existant entre langues africaines, lesquelles ne manquent pas d’exercer leur influence sur le français local ; en outre, plusieurs intonations du français. Il est aussi courant de se moquer de celui qui fait son « choco choco » !

Le contexte colonial a donné une situation actuelle paradoxale et complexe (…) créant ainsi un mélange hybride de plusieurs éléments culturels, historiques et politiques. Ce contexte bien particulier se cristallise dans la couleur de peau blanche tant convoitée (dépigmentation, cheveux défrisés, tissages etc… pour se rapprocher de la peau blanche) et, en même tant détestée[7].

Pour Frantz Fanon[8], dans « Peau noire, Masque blanc », le Noir qui veut devenir toubab doit assimiler aveuglément le mode de comportement supérieur des Blancs envers les Autres. En fin de compte, le Noir devient Blanc en portant un masque blanc en imitant la pensée ethnocentrique des Blancs afin de jouir du même pouvoir vertical que les Blancs envers les Autres. Et Fanon le dit : l’intellectuel Noir, celui qui a fait l’école coloniale, se croit plus toubab que les siens, il se représente différemment ; sa pensée est supérieure ou plus intelligente que celle des autres.

Il m’a semblé important de parler ici de Ken Bugul, c’est une romancière Sénégalaise qui s’est distinguée dans ses œuvres postcoloniales – qui sont aussi des œuvres autobiographiques : Le Baobab fou[9], Cendres et braises[10] et Riwan ou le chemin de sable[11]… qui mettent en exergue la femme de race noire dans un monde blanc.

Les ouvrages de Ken Bugul se situent en Europe (Belgique, France) et en Afrique (Sénégal). Ken Bugul décrit la toubab (noire), qu’elle est, qui rompt avec ses origines africaines et qui en fin de compte n’est pas heureuse car elle est rejetée des deux côtés. Ken Bugul est née et grandit dans un milieu polygame, où les enfants vivent avec les femmes et où les jeux des garçons et des filles sont différenciés. Quand elle revient d’Europe, à l’âge de trente-ans, elle est perçue comme une étrangère auprès des siens. Elle, l’Africaine, la musulmane, d’origine paysanne, aimant l’opéra, le fromage et le vin.

Elle raconte que sa mère accepte de l’accueillir chez elle à contrecœur, et qu’elle doit se cacher.

Ken Bugul en wolof signifie « personne n’en veut ou celle dont personne ne veut ». C’est le prénom que ses parents lui ont donné à sa naissance – on a tendance à donner ce genre de nom aux enfants nés après une suite de fausses couches ou mort-nés. A travers cette pratique, on espère faire peur à l’effet destructeur – c’est aussi une pratique mystique pour préserver la vie. Son vrai nom est Mariétou Mbaye. En outre, elle signe ses œuvres avec Ken Bugul.

En outre, ce prénom qu’on lui a donné Ken Bugul, « celle dont personne ne veut » sera très lourd à porter pour elle. Toute sa vie, elle ressent le sentiment d’être celle dont personne ne veut. A sa naissance (en 1947 à Ndoucoumane  dans la région  Kaffrine, village du Sénégal), son père est âgé de 85 ans, en grandissant elle pense qu’il est son grand-père, sa mère va vivre dans un autre village avec son petit frère.  Elle grandit donc sans ses parents… Au fil de ses œuvres, elle rappelle « cet amour » qu’elle n’a pas reçu, qu’on ne l’a pas aimé.

Après les années d’école primaire, Mariétou Mbaye entreprend des études secondaires au lycée Malick Sy de Thiès, puis passe une année à l’Université de Dakar. Là, elle obtient une bourse d’études qui lui permet de se rendre en Belgique.

A la fin des années 70, elle revient au pays,…elle fuit les clichés et s’interroge sur elle-même. « Celle dont personne ne veut » recherchait le repère du père et de son enfance. Elle finit par le trouver dans sa ville natale, en la personne du marabout – le Serigne – dont elle devient la vingt-huitième épouse. Mariage qui ne sera rompu qu’à la mort de ce dernier. Elle a dit de ce mariage qu’il lui a permis d’exorciser ses contradictions et d’entrer dans une dimension religieuse et spirituelle plus importante que les contingences matérielles et physiques. Elle est apaisée et se réconcilie avec elle-même.

Le Baobab fou raconte l’histoire de Ken Bugul à la recherche du bonheur occidental, elle part pour Bruxelles, vers le « Nord référentiel, le Nord Terre promise ». Elle y découvre, à l’âge de vingt-deux ans, son altérité : « j’étais une Noire, une étrangère ». Attirante – elle est belle et cultivée – elle est dans l’ensemble fort bien accueillie tout en se sentant exclue. Les amis belges sont ravis de se montrer avec cette Noire « qui connait leurs cultures, leurs civilisations » et ils en sont tout aussi surpris. Pour Ken Bugul, le mythe de la supériorité blanche auquel elle voulait tant croire depuis son enfance se désagrège suite à la répétition des mêmes stéréotypes langagiers : Le « chez vous autres » commençait à m’agacer car je comprenais de plus en plus que les Gaulois n’étaient pas mes ancêtres.

Ken Bugul ne retrouvera point ses ancêtres, mais une grande solitude et aliénation savourée de déception comme l’auteure nous l’indique déjà sur la première page du Baobab fou : « Les êtres écrasés se remémorent ».

La supériorité raciale se retourne contre elle-même car, en fin de compte, elle représentera toujours une personne noire bien qu’elle se soumette à la pensée européenne raciste et qu’elle ne sera jamais acceptée dans la société des toubabs comme l’une des leurs. Ken Bugul commence alors à idéaliser la vie au village mais cela n’efface pas son sentiment de non appartenance, d’exclusion et de vide : « je n’avais pas trouvé mes ancêtres les Gaulois et rien à la place[12] ».

Cette admiration pour les toubabs va se transformer en dégoût : Partout j’étais la seule Noire, certes pas l’ambassadrice du peuple noir mais à défaut des Pygmées ou de Masaï à moitié nus, celle qui délirait avec eux Blancs, dans une peau noire (…). J’étais le happening de tout ce monde des arts et des mondanités. (…) Ces gens riches étaient libres de faire ce qu’ils voulaient, ils absorbaient la diaspora pour l’originalité. « Nous avons une amie noire, une Africaine », était la phrase la plus « in » dans ces milieux. La Négresse après les lionceaux et les singes, avec les masques Dogon et d’Ifé. J’étais cette négresse (…), cet être supplémentaire, inutile, déplacé, incohérent (…).

Je n’avais jamais pu parler de moi (…) J’écoutais, je suivais, je participais mais ce n’était pas moi. Ils me dépouillaient, me vidaient, m’étalaient. Saisir l’autre. Un autre moi-même commençait à se sentir responsable[13].

Son mariage avec le Serigne (marabout) dont elle est la vingt-huitième femme va la réconcilier avec ses racines « noires ».

En contextualisant Amadou Hampâté Ba dans Kaydara[14]… Ken Bugul est comme la chauve-souris[15] qui est mammifère parmi les oiseaux et oiseau parmi les mammifères… Toubab chez les siens, Africaine chez les occidentaux… Elle est un être hybride à l’image de la chauve-souris… Opposition du jour et de la nuit. Comment trouver sa place ?

L’Afrique postcoloniale se trouve confrontée à un certain nombre de dilemmes identitaires – les cultures africaines sont hybrides et génèrent des identités multiples – Deux systèmes de représentations culturelles se conjuguent et s’interpénètrent, intégrant les valeurs du monde occidental aux valeurs du monde africain. Amadou Hampâté Ba  écrivait : « L’Afrique prenait contact avec une civilisation qui lui était totalement étrangère : froide, matérialiste, technicienne, qui s’était proposé de la dépersonnaliser pour l’assimiler. Mais elle su  (…) conserver son identité grâce à sa culture, grâce au support de sa culture, la tradition orale définie comme « les souvenirs collectifs d’une société qui n’ont pas revêtu la forme écrite » ou encore comme le modèle de culture en ce sens qu’elle constitue un ensemble cohérent de systèmes de valeurs qui ont leur logique interne (…) ».

Pour Hampâté Ba, le sujet post colonisé doit s’attacher à sa tradition orale, à sa culture africaine pour mieux se connaitre. Cheikh Anta Diop[16] rejoint aussi les propos de Amadou Hampâté Ba :

« Ce sont ces Hyper-civilisés qui en soignant scrupuleusement leur histoire (occidentale), tout en la glorifiant s’acharnent systématiquement à  falsifier la mienne.  Je peux donc déduire de leur attitude qui est toujours conséquente que pour un peuple, il est d’un intérêt inestimable de connaitre sa vraie histoire. L’humanité ne doit pas se faire par l’effacement des uns au profit des autres ; renoncer prématurément et d’une façon unilatérale, à sa culture nationale pour essayer d’adopter celle d’autrui et appeler cela une simplification des relations internationales et un sens du progrès, c’est se condamner au suicide[17]. Ce qui est indispensable à un peuple pour mieux orienter son évolution, c’est de connaitre ses origines quelles qu’elles soient. »

Dans l’Aventure ambiguë, Cheikh Hamidou Kane résume les contradictions d’une société africaine durement bousculée par la colonisation et donc par l’arrivée d’une nouvelle forme de pensée différente. Comment concilier la grande culture africaine, ses traditions et sa pensée et ce qu’a apporté l’Occident lors de la colonisation. Son personnage Samba Diallo est confus comme Ken Bugul. Il ne sait plus qui il est. Samba Diallo a reçu une éducation religieuse musulmane (c’était un disciple brillant, le maitre coranique voyait en lui son successeur), il a été élevé avec les valeurs traditionnelles africaines, il fréquente l’école des blancs suite aux suggestions de sa tante, la Grande Royale. C’est elle aussi qui dit qu’il faut l’envoyer en France pour ses études. Elle arrive à convaincre son frère, le Chef des Diallobé et Thierno, le maitre coranique.

Dans le Baobab fou, Ken Bugul écrivait qu’il fallait être une reine ou une Grande Royale pour se faire écouter – pour elle, les femmes vivent les mêmes choses partout – l’Africaine et la blanche « libérée » – partout les femmes sont réduites à concevoir, admettre, tolérer, servir et se taire[18].

La Grande Royale de Cheikh Hamidou Kane joue un rôle très important dans l’éducation de son neveu – il se passe qu’une fois en France, Samba Diallo rejette tout le bagage culturel hérité de ses ancêtres pour survivre (en France)… une partie de sa propre personne, de son propre « moi » doit mourir. Très vite, il se rend compte qu’à vouloir pénétrer la pensée de l’Occident, sa foi a disparu, la prière lui est devenue étrangère. Il ne croit plus en rien, son éducation religieuse, le travail spirituel acquis, l’espoir de rencontrer Dieu… Tout a disparu ! Sa vie en France a causé sa mort spirituelle car il n’est plus possible pour le héros de retrouver le chemin vers les valeurs ancestrales.

Le récit de Cheikh Hamidou Kane illustre un personnage problématique qui a perdu la vie collective et est confronté à son destin singulier, et qui voit disparaitre la solidarité au profit de l’individuel, le sacré au profit du rationnel et voit la sécurité céder la place à l’angoisse et à l’inquiétude. Au carrefour des deux cultures se place le drame personnel de Samba Diallo, un jeune Sénégalais écartelé entre ses racines africaines, son éducation musulmane et sa formation intellectuelle française. Lorsque son père remarque que son fils a oublié les mérites de la pratique religieuse, il lui ordonne de rentrer. C’est l’échec, il est devenu quelqu’un d’autre. Son retour coïncide avec la mort de Thierno, son maitre coranique. Une visite à la tombe du maitre accroit encore le sentiment de sa perte :

«  Maitre, je ne crois plus grand-chose de ce que tu m’avais appris. Je ne sais pas ce que je crois. Mais, l’étendue est tellement immense de ce que je ne sais pas, et qu’il faut bien que je croie[19]… ».

En proie au doute et au désarroi, le jeune homme refuse de prier au crépuscule sur la tombe du maitre. Il se fait poignarder par un fou – pour qui le fait de ne pas croire en Dieu est sacrilège – Le Fou exprime l’une des voix du peuple : la tendance conservatrice. La mort du héros, provoquée par le fou est une vengeance collective. Samba Diallo est tué non par l’Occident mais par l’Afrique elle-même, une Afrique très exigeante, trop exigeante, peut-être au point de ne lui proposer qu’une alternative : la mort ou l’obéissance à l’ordre.

Le Fou a vécu la même aventure que Samba Diallo, passé de l’école traditionnelle africaine à l’Occident – mais le fou s’accroche à l’éducation religieuse et il garde la mémoire du maitre coranique – il arrive à vivre de nouveau parmi les siens parce qu’il rejette cette hybridité contrairement à Samba Diallo. Le fou représente la lutte contre l’hybridité et la conservation de la religion. Samba et le fou sont deux personnages très proches.

La mort de Samba signifie la fin de l’exil, un monde où il n’existe plus d’antagonisme, plus d’ambiguïté. L’auteur a voulu  montrer la difficulté de vivre l’acculturation. Son œuvre s’adresse à toute l’Afrique et c’est un message qu’il lance aux jeunes africaines des années 1960 pour qu’ils soient conscients des risques qui les guettent, et afin qu’ils cherchent une voie conciliant harmonieusement les cultures dont ils sont imprégnés.

Senghor, quand à lui disait : « nous sommes des métis culturels ». Ni africain, ni sénégalais, ni toubab…

Deuxième partie du discours de Sarkozy :

« Ils (les Européens) ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l’ouverture aux autres, l’échange, le partage parce que pour s’ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l’autre, par la crainte de l’avenir ».

Je pense que nous, peuple post-colonisé, nous avons plusieurs origines d’appartenance et nous devons négocier avec elles pour garder un équilibre – je suis peule de la lignée de El Hadj Oumar Foutiyou Tall[20], je suis torodo[21], je suis musulmane, j’ai fait l’école coranique – comme Samba Diallo, le protagoniste de l’Aventure Ambiguë – tout comme Amadou Hampâté Ba j’ai été guidé sur la voie religieuse et spirituelle et on m’a enseigné la tolérance, l’amour et le respect de tous les êtres[22] – je suis Halimatou[23] Sadiya (prénom que portait la nourrice du prophète Mohamed PSL), je suis Diallobé, je suis sahélienne, je suis « toubab », je suis « traditionnaliste », je suis la Linguère de Nder[24], je suis sociologue, je suis psychologue, je suis marxiste, je suis féministe.

Pour ne pas avoir à choisir entre le jour et la nuit, Hampâté Ba parle de puiser dans nos traditions orales africaines, nos origines, nos racines. Quand à Amin Maalouf[25], il dit que les racines sont liées à l’arbre qui est immobile alors que nous, nous sommes mobiles et que nos identités sont multiples. Par exemple, je porte en moi l’histoire de la Mauritanie, du Sénégal et de la France.

Amin Maalouf écrivait : « Moitié français, donc et moitié libanais ? Pas du tout ! L’identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées. Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule, faite de tous les éléments qui l’ont façonnée, selon un « dosage » particulier qui n’est jamais le même d’une personne à l’autre.

Parfois, lorsque j’ai fini d’expliquer avec mille détails pour quelles raisons précises, je revendique pleinement l’ensemble de mes appartenances, quelqu’un s’approche de moi pour murmurer, la main sur mon épaule « Vous avez eu raison de parler ainsi, mais au fin fond de vous-même, qu’est-ce que vous vous sentez ? ».

Cette interrogation insistante m’a longtemps fait sourire. Aujourd’hui je n’en souris plus. C’est qu’elle me semble révélatrice d’une vision des hommes fort répandue et, à mes yeux dangereuse. Lorsqu’on me demande ce que je suis « au fin fond de moi-même », cela suppose qu’il y a « au fin fond » de chacun, une seule appartenance qui compte, sa « vérité profonde » en quelque sorte, son « essence » déterminée une fois pour toutes à la naissance et qui ne changera plus ; comme si le reste, tout le reste – sa trajectoire d’homme libre, ses convictions acquises, ses préférences, sa sensibilité propre, ses affinités, sa vie en somme – ne comptait pour rien. »

Ce sont ces multiples appartenances qui font de nous ce que nous sommes ! Toutes ces expériences humaines qui définissent notre identité.

 

 

 

[1] Le Fouta-Toro est une région du nord du Sénégal bordant la rive gauche du fleuve Sénégal entre Dagana et Bakel.

[2] Cet art de vaincre, c’est la colonisation.

[3] La grande Royale est la sœur du Chef  des Diallobé (clan des Diallo). Le narrateur décrit une femme grande et autoritaire, impressionnante, respectée au même titre que le chef. C’est elle qui dit aux hommes d’envoyer leurs enfants à l’école des Blancs.

[4]KANE Cheikh Hamidou, 1961, L’aventure ambiguë, France, Julliard. Grand prix littéraire d’Afrique noire d’expression française en 1962.

[5] Il est connu pour sa célèbre phrase : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Amadou Hampâté Ba a mené un combat inlassable en faveur de la réhabilitation des traditions orales africaines en tant que source authentique de connaissances et partie intégrante du patrimoine culturel de l’humanité.

[6] BA Amadou Hampâté, 1993, Amkoullel, L’enfant peul, Paris, Poche.

[7] DIOP Cheikh Anta, 1954, 1979, Nations, Nègres et Culture, De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique Noire d’aujourd’hui, Paris, Présence Africaine, 4e Edition, p.17

[8] FANON Frantz, 1952, Peau noire, Masques blanc, Paris, Editions du Seuil.

[9] KEN bugul 1997, le Baobab fou, Dakar, Les nouvelles éditions africaines du Sénégal.

[10] KEN bugul, 1994, Cendres et braises, Paris, l’Harmattan.

[11]KEN bugul, 2005,  Riwan ou le chemin de sable, Paris, Présence Africaine.

[12] Ken Bugul, Le baobab fou, op.cit., p.88.

[13] Ken Bugul, Le baobab fou, op.cit., p.101-102.

[14] BA Amadou Hampâté, 1968, Kaydara, Paris, Julliard.

[15] BA Amadou Hampâté, 2002, « L’origine de la chauve-souris », extrait du recueil « Il n’y a pas de petites querelles », Nouveaux contes de la Savane, Paris, Editions Pocket.

[16] Cheikh Anta Diop (Caytou 1923- Dakar 1986) est un historien, anthropologue, égyptologue et un homme politique sénégalais. Il a mis l’accent sur l’apport de l’Afrique noire à la culture et à la civilisation mondiale.

[17] DIOP Cheikh Anta, op.cit., p.17.

[18] Ken Bugul, Le Baobab fou, op.cit., p.86.

[19] KANE Cheikh Hamidou, op.cit., p.186.

[20] Cheikh Oumar Foutiyou Tall est né à Halwar dans le Fouta-Toro, dans l’actuel Sénégal, entre 1794 et 1797, il est issu d’une famille d’érudits et d’enseignants du Coran et des traditions islamiques. Il livra bataille à l’armée coloniale française et entreprit d’unifier les peuples du Soudan et du Fouta sous la même culture islamique pour s’opposer à ce qu’il juge être une menace pour l’existence et l’identité de son peuple.

[21] Descendante d’une grande famille de notables peuls (la famille TALL).

[22] Pour Amadou Hampâté Ba, la perte des repères culturels et l’incompréhension entre les peuples sont les principales sources de conflits entre les hommes. Il prône la tolérance et milite pour la rencontre des religions et des croyances, ainsi que celle des peuples. Cette démarche est au cœur même de sa pensée et de sa philosophie. Il le souligne dans son ouvrage : « Jésus vu par un musulman », véritable invitation au dialogue religieux, à la tolérance et à l’écoute de l’autre.

[23] Halima est le diminutif.

[24] Les femmes de Nder se sont données la mort suite à une bataille livrée avec des Maures. Elles se sont déguisées en hommes et ont combattu avec l’ennemi pour ne pas être leurs captives et pour ne pas être réduites à l’esclavage. Cet événement date des années 1850. Ces femmes ont montré leur courage. Ce sont des résistantes, elles disent non à l’injustice.

[25] MAALOUF Amin, 1999, Les identités meurtrières, Paris, Grasset.

Halima 

DOYNA – PENSER LA VIOLENCE CONTRE LES FEMMES

Qu’est ce que la violence contre les femmes :

Il s’agit de tout comportement violent dirigé vers les femmes et qui porte atteinte à leur intégrité physique ou psychique.

Exemples : Ces violences incluent les mariages forcés, grossesses forcées ou avortements forcés, mutilations génitales, lapidations, défigurations à l’acide et autres crimes d’honneur, esclavages, agressions sexuelles et violences conjugales, viols d’épuration ethnique, trafic de femmes, esclavage sexuel, privations traditionnelles ou politiquement tolérées de libertés et droits humains fondamentaux dans la condition féminine.

Au Sénégal, comment expliquer un taux de violence très élevé ?

– Faible taux de rapport concernant la totalité des violences subies par les femmes au Sénégal (les plaintes non abouties ou inexistantes) ?

-Mais aussi la posture adoptée par les femmes âgées de 40 / 44 ans au regard des violences subies par leur semblable ?

-Ignorance ?

-Coutumes et tradition ?

-Négligence des parents, pauvreté des parents ?

-Inégalités de genre ?

-Sexualité précoce ?

-Influence des médias ?  Banalisation des violences de leur part ?

-Autres ?

A qui la faute ?

Est-ce due au fait que les femmes soient moins couvertes ou trop couvertes. Qu’est-ce qui est montré ? Une féminité standard ? Une chute du féminin ? Le fait que les femmes sont réduites à leur corps, au regard, à la fonction d’être regardée ? Est-ce qu’on assiste à une représentation des fantasmes du public ou de leur rejet ? S’agit-il de l’absence de pouvoir des femmes ? Ou de leur « empowerment » ?Cet appel à la libération du corps — et des barrières mentales — est évidemment profondément féministe. Cette photo illustre le quotidien d’une femme qui subit — consciemment ou non — la domination masculine et les injonctions à la féminité.

« Une femme, une vraie se doit d’être habillée de la sorte… ».

Les femmes vivent dans une société patriarcale, avec des codes d’hommes, établis par des hommes et en leur faveur.

Qu’est ce qui pourrait expliquer cette violence ?

Une sexualisation tendant à exacerber la nudité (tatouages etc.) et/ou des stéréotypes imposant une invisibilisation du corps et étouffant la liberté corporelle ?

Images stéréotypées faisant des femmes un objet de soumission et/ou la chosification des femmes dans les médias et dans les publicités ? L’image de la femme objet et la femme séductrice est constamment exaltée. Les femmes sont le plus souvent réduites à un simple corps, un objet de fantasme, de tentation, de désir mais aussi du péché.

Le plus souvent, le type de féminité – victime de violences sexuelles –  véhiculée par les médias est celle de la jeune fille et/ou femme, ignorante, pauvre, asservie, illettrée, prisonnière de la tradition, repliée sur son foyer, centrée sur sa famille, victime, humiliée etc. Les médias ont une responsabilité dans le changement de mentalité.

Les femmes sont-elles vues en négatifs dans la société sénégalaise ? Parle-t-on de féminicides ?

Par définition, le féminicide est le meurtre de plusieurs femmes ou filles en raison de leur condition féminine.

– Bineta Camara est devenue le symbole des féminicides au Sénégal;

– Le cas de Ousmane Mbengue qui a lancé un appel à tuer « toutes les femmes du Sénégal »…

 

-Quand les victimes se racontent, on note une hausse des agressions de viols.

-« Une jeune fille de 12 ans violée puis sauvagement tuée par un déséquilibré, un maître coranique viole 25 fillettes, des viols collectifs commis lors de manifestations contre les délestages et après des combats de lutte, une jeune fille de 16 ans séquestrée et violée des jours durant par six hommes, une femme enceinte violée par un jeune homme de 20 ans » (Source : All Africa).

-Etc. Les cas tirés des médias sont répétitifs.

-Les hommes doivent-ils être construits ou modelés ?

-Si dans la plupart des cas, ce sont les mères qui éduquent, doivent-elles transmettre une éducation différente à leurs jeunes garçons ?

-Doivent-elles pérenniser des rapports de genre plus égalitaires ? Et non contraindre leurs filles à la domination masculine.

La levée du tabou a permis de libérer la parole des femmes

 «  Je portais une jupe et alors »…

« Elle était voilée mais… »

STOP à la culpabilisation des victimes !

De plus en plus, elles sont agressées chez ELLES, dans l’espace privé, dans la cellule famille.

En ce qui concerne les auteurs et autrices de la culture du viol :

Les hommes qui agressent sexuellement ne le font pas par manque sexuel. Il s’agit d’un acte calculé, prémédité :

Différents travaux de psychologie sociale confirment que le viol est le fruit d’une décision rationnelle, dépendant d’un rapport bénéfices/risques. Par ailleurs, les études visant à comprendre le comportement des violeurs en série montrent que ceux-ci ne laissent rien au hasard : le choix de la victime, les méthodes employées pour la piéger et la violer, le lieu de l’agression, etc., sont le fruit d’une réflexion. Le viol est loin d’être la conséquence d’une pulsion incontrôlable.

Outre, le viol n’est pas seulement le domaine exclusif de la masculinité. Le fait qu’une grande partie des abus sexuels signalés sont perpétrés par des femmes est également ignoré.

Les violences mettent en évidence des rapports de pouvoir, hommes/hommes, femmes/femmes ou le plus souvent hommes/femmes. Ceux-ci se caractérisent par un rapport inégalitaire de domination et d’emprise de l’auteur sur la victime. Par ses propos et comportements, l’auteur veut contrôler et détruire sa partenaire, pour qui les conséquences sont désastreuses : peur, honte, culpabilité, perte de l’estime de soi, isolement, stress post traumatique.

Les violences subies au sein du couple ont des répercussions sur les enfants :

Elles ont également un impact particulièrement néfaste sur le bien-être psychologique, neurologique et social de l’enfant qui y est exposé. Les agressions physiques, sexuelles, psychologiques qui constituent la violence, créent un climat de vie quotidienne marqué par l’insécurité, l’instabilité et la menace pour l’enfant. Ce climat de terreur l’affecte dans sa construction et son développement. Ces enfants témoins de violences dans le couple – sont aussi bien considérés comme des victimes.

Les châtiments corporels et autres formes « cruelles ou dégradantes de châtiments » sont, aujourd’hui encore, « des types largement acceptés et répandus de violence contre les enfants ».

Un enfant victime de maltraitance présente souvent des problèmes scolaires : résultats en très forte chute ou variables, dyslexie, dysorthographie, problèmes de concentration ou d’attention.

La violence détruit des vies…

Gifles, coups de poings, de pieds, de tête, morsures, coups avec une ceinture, une chaine, un fouet, un bâton, une canne, coups avec un pilon, louche ou tout autre ustensile de cuisine, brulures avec cigarette ou braise, ligoté ou enchainé pour être battu… Etc.

La violence est partout. Aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique. Il faudrait alors prendre des mesures contre cette violence. Car, elle favorise un climat de peur et de crainte. Elle bafoue la dignité des victimes. Des corps sont en souffrance. La violence rend t-elle malade ?

Les enfants victimes de violence (ou encore témoins de violence) sont submergés émotionnellement de cette situation.Les violences conjugales peuvent entraîner chez les femmes comme chez les enfants, quel que soit leur âge, un état de stress important. Ce stress n’est pas à négliger. Car, il peut conduire à des symptômes comme l’état de stress post-traumatique.

L’état de stress post-traumatique (ESPT) est un état se caractérisant par le développement de symptômes spécifiques faisant suite à l’exposition à un événement traumatique dans un contexte de mort, de menaces de mort, de blessures graves ou d’agression sexuelle. La personne atteinte de stress post-traumatique souffre de “flashbacks” l’amenant à revivre de façon répétée la situation stressante sous forme de cauchemars ou de souvenirs obsédants. Cette réitération s’accompagne d’un certain nombre de symptômes parmi lesquels une grande anxiété – la personne est sur le “qui-vive” – ce qui peut conduire à des idées et des actes suicidaires, une grande fatigue psychique, un comportement de détachement et d’insensibilité par rapport aux autres, une anhédonie majeure, et des comportements d’évitement de toute situation susceptible de rappeler le traumatisme.

L’anhédonie est l’un des symptômes de la dépression. Déficit de la capacité de ressentir du plaisir et de s’intéresser aux choses. Elle est caractérisée par un manque d’engagement et d’énergie pour les expériences de la vie.

Comment prendre en charge ces victimes traumatisées ?Elles peuvent s’enfermer dans le silence, désespérer de leur état, souvent mal vécu par leur entourage. Ou à l’inverse, c’est la famille qui leur demande de garder le silence. Les familiers imposent le silence aux victimes car ils ont diagnostiqué que « dire le malheur, c’est déjà le faire exister, comme si la parole avait le pouvoir de réaliser en acte ce qui n’est encore qu’un énoncé » (Duval 1992). « Il ne faut plus en parler, sinon ça va recommencer. » Ou bien, ils pensent que parler équivaut à une nouvelle torture pour celui qui a été déjà éprouvé. « Il ne faut plus qu’elle en parle, c’est du passé, c’est du passé, et ça lui fait mal ». L’impact de la violence subie et du travail psychique de reconstruction relève de la psychologie clinique; Il faut libérer la parole. Les victimes doivent oser en parler… Pour espérer guérir d’un choc post-traumatique.

Les violences sont des questions de santé publique.

Est-ce que cela fait partie de nos priorités ?

Les violences devraient-elles être médicalisées ?

                                                                                                          Halima

AFRIQUE : POUR DES PARLEMENTS 50-50 A L’HORIZON 2030

L’histoire de l’humanité a été écrite au masculin, par et pour l’homme qui régissait le pouvoir intellectuel. Ce paradigme est aujourd’hui remis en cause pour un monde meilleur.

Le Conseil Mondial pour l’Objectif de Développement Durable 5 (ODD 5), « Egalité entre les Sexes », a été lancé au mois de février 2019 à Dubai lors du World Government Summit. Dirigé par Son Excellente Mona El Marri des Emirats Arabes Unis, le groupe composé d’emminentes personnalités issues d’horizons divers s’est fixé comme objectif pour les deux prochaines années à oeuvrer pour une plus grande représentativité des femmes dans le champ politique et dans les parlements en particulier.

Dans cette tribune Dr. Halima Diallo, Spécialiste des questions de genre et Amadou Mahtar Ba, membre du Conseil mondial pour l’ODD 5, plaident pour des parlements 50-50 d’ici 2030.

Quelque soit la région du monde considérée, on observe généralement une crise de la représentation politique avec un très faible pourcentage de femmes dans des positions électives, notamment au parlement. La politique reste largement un quasi monopole masculin. Les hommes continuent d’occuper majoritairement les postes clés à presque tous les niveaux dans les sphères décisionnelles.

Au début du siècle, le modèle prégnant était celui des femmes inactives cantonnées au rôle de mères et d’épouses, dans le cadre d’une domination masculine qui instaurait une hiérarchie entre les sexes. Plus elles restaient à la maison, « à ne rien faire », plus elles faisaient honneur à la maison et à son chef. Les épouses-mères étaient idéalisées en tant que gardiennes de la morale et du devoir. Elles  travaillent gratuitement dans l’enceinte gardée de la maison et de la famille « au nom de la nature, de l’amour, de l’éducation des enfants ou du devoir maternel ». Ce travail invisible, travail domestique qui n’est pas réalisé pour soi mais pour les autres, se trouve déjà au cœur des réflexions féministes à la fin des années 1960.

De nos jours, le Bureau International du Travail (BIT) estime à 16 milliards d’heures approximativement le temps passé dans les tâches domestiques non rémunérées à travers le monde, dans une très grande majorité par les femmes.

Une analyse de l’évolution politique du monde montre, sans grande surprise, que les femmes ont mis du temps à investir le champ public. Il faut aussi rappeler que les femmes n’avaient pas le droit de faire des études supérieures. Elles étaient maintenues à l’écart des mathématiques, de la logique et de la technique. Elles ne pouvaient pas travailler dans l’espace public, ni conquérir certaines professions réservées aux hommes.

Les femmes accusent donc, malheureusement, du retard dans tous les domaines. Les partisans comme les adversaires de l’éducation des filles pressentent que le droit au savoir contient en son germe le droit à l’autonomie et au pouvoir.

Les femmes ne pouvaient pas non plus voter. Le premier pays à avoir accordé le droit de vote aux femmes fut la Nouvelle-Zélande en 1893. Dans les autres, ce droit a été donné plus tard et parfois après des luttes âprement menées par les mouvements de femmes.

Alors que le pouvoir a toujours été une fonction masculine par excellence, les femmes sont aujourd’hui nombreuses à souhaiter briguer des postes clés, à juste titre. Leur niveau d’instruction a augmenté. Les filles ont investi l’école et plus largement – elles sont de plus en plus diplômées. Cependant, plusieurs études indiquent qu’elles accumulent du retard et mettent plus de temps que les hommes dans leur carrière professionnelle.

La sous-représentation des femmes dans les instances de prises de décisions est-elle liée à un certain manque de disponibilité des femmes, car à l’évidence la plupart d’entre elles n’ont pas le même temps que les hommes? Leur défaut de disponibilité – du fait de la plus grande partie des charges domestiques qui leur est injustement assignée -semble expliquer la lenteur de leur carrière politique. La participation des femmes à la gestion du pouvoir devrait donc être une question de principe démocratique, un principe de gouvernance voire de droit. Quasiment dans tous les pays, les femmes constituent plus de la majorité de la population et ne pas prendre en considération leur point de vue et leur participation est une façon de pérenniser les inégalités de genre.

C’est en ce sens que le point 5.5 de l’ODD 5  appelle à: « Garantir la participation entière et effective des femmes et leur accès en toute égalité aux fonctions de direction à tous les niveaux de décision, dans la vie politique, économique et publique ». Cependant, il est clair que cette parité de représentation (50-50) entre les femmes et les hommes  restera un vain mot si l’idée d’égalité dans la multiplicité des différences individuelles ne vient pas l’accompagner.  Une démocratie sans les femmes n’en est pas une!

La mesure dans laquelle les femmes ont la possibilité de s’inscrire sur les listes électorales, de présenter leur candidature, d’exprimer leur vote à bulletin secret et d’intervenir aux plus hauts niveaux décisionnels est une indication du degré d’inclusivité de la démocratie. Plus les femmes participent, en qualité d’électrices, de candidates, de responsables de partis politiques ou de membres du personnel des instances électorales, plus leur place en politique est reconnue.

A ce jour, plus de cinquante pays à travers le monde ont adopté des lois sur les quotas pour réguler la sélection ou l’élection de femmes aux mandats politiques. Durant la dernière décennie, un nombre croissant de parlements nationaux ont ainsi eu à modifier leurs constitutions ou leurs lois électorales dans ce sens, sans pour autant que cela soit nécessairement suivit d’effet.

Malgré tout, des progrès timides continuent d’être enregistrés à travers le monde. D’après l’étude annuelle réalisée par l’Union Interparlementaire (UIP) portant sur les femmes dans les hémicycles, leur part dans les parlements nationaux a augmenté de près d’un point de pourcentage en 2018, à 24,3 pour cent, contre 23,4 pour cent en 2017. Ce gain de 0,9 point vient confirmer la progression de la présence des femmes dans les parlements à un rythme légèrement plus rapide que les années précédentes. Les pays dotés de politiques de quotas par sexe efficaces ont élu beaucoup plus de femmes au parlement que ceux qui en sont dépourvus, à savoir 7 points de plus dans les chambres uniques ou basses et 17 points de plus dans les chambres hautes.

Les parlements représentent le lieu où un nouveau système de valeurs peut se construire à l’échelle d’une nation. Si les femmes s’engagent de plus en plus en politique c’est pour lutter contre les stéréotypes de tout genres, les inégalités de chances dans le système éducatif et sur le marché de l’emploi, les normes et les comportements qui limitent les choix des femmes, pour transformer les rapports entre les sexes. Il faut instituer de nouvelles règles, de nouvelles législations qui fixent équitablement les salaires et les conditions de travail mais aussi garantissent l’accès aux emplois, qui prévoient les services nécessaires pour qu’elles puissent, comme les hommes, développer leurs talents.

La prochaine décennie (2020-2030) est cruciale pour l’avènement d’un monde meilleur pour l’humanité toute entière allant dans l’esprit de l’agenda pour le développement adopté en Septembre 2015 par l’ensemble des pays membres des Nations Unies. Au moment où la communauté internationale célébre la journée internationale des femmes sous le thème « Penser équitablement, bâtir itelligemment, innover pour le changement » il est urgent de donner  à la représentation égalitaire des femmes dans les parlements toute l’importance qu’elle mérite.

https://fr.allafrica.com/stories/201903080680.html

Halima

LA PRÉSIDENTIELLE SÉNÉGALAISE, UNE AFFAIRE EXCLUSIVEMENT MASCULINE

La participation politique des femmes à la gestion du pouvoir est une question de principe démocratique et un principe de gouvernance. On s’étonne encore de la sous-représentation des femmes  politiques dans les instances de prises de décisions même si des progrès significatifs ont été accomplis au cours des dernières décennies en termes d’égalité entre les femmes et les hommes.

Outre, cette volonté des hommes politiques à exclure les femmes dans le champ politique tiendrait d’abord très prosaïquement au fait qu’ils refusent de partager le pouvoir avec elles. En politique, une femme en plus, c’est un homme en moins : aux yeux de ses collègues masculins, la femme politique est alors une concurrente, une intruse, une voleuse d’emploi. Qui plus est, la plupart des hommes politiques n’ont guère envie de voir des élues introduire dans l’agenda politique des revendications féministes : leur résistance à l’entrée des femmes en politique est aussi un moyen de défense contre une remise en question de la domination masculine sur l’ensemble de la société.

Au Sénégal, le fait qu’il ait été nécessaire d’imposer la loi sur la parité dans la plupart des élections a permis à certaines femmes de parvenir à l’exercice de fonctions politiques… Par ailleurs cette loi est stigmatisée comme étant la loi des femmes ou en faveur des femmes. Elle soulève toujours des questions d’ordre culturels et religieux. Des hommes qui auraient pourtant soutenu ce projet de loi, continuent de dresser des candidatures exclusivement masculines sur les listes électorales et cela avec la complicité des femmes.  Un fait indéniable est revenu constamment dans mes enquêtes sur LES FEMMES ET LA POLITIQUE :

Les femmes ne sont pas solidaires entre elles. Au lieu de soutenir leur « sœur », elles sont les premières à se liguer contre elle et à la combattre.

Les femmes représentent la majorité et elles sont en mesure, à elles seules, de nommer le / la Président(e) de la République. En revanche, quand il faut élire un responsable, les femmes sont complices de leur sous – représentation dans les instances de décisions puisqu’elles votent pour un candidat et non une candidate, qui, elle, se retrouve le plus souvent avec sa seule voix. Elles perçoivent à travers les images, les représentations sociales et culturelles, la mémoire collective, l’imaginaire collectif…, au masculin le poste de responsable et ne l’envisagent pas au féminin. Victimes d’un système patriarcal, elles reproduisent les inégalités de genre.

Toutefois, le courage des candidates au présidentielles de l’année 2019 est à saluer et même si elles sont écartées du parrainage, cela ne minimise en rien la valeur du symbole.

 

 

Halima 

 

LA FÉMINISATION DE LA PAUVRETÉ

« Face à la pauvreté, les femmes s’adaptent très vite. Elles trouvent le moyen de gagner de l’argent ».

Au Sénégal, la pauvreté est plus aiguë dans les zones rurales où la disponibilité des services et les opportunités de travail sont plus restreintes qu’en milieu urbain. Elle est plus probable chez les femmes que chez les hommes étant donné le moindre accès de celles-ci aux ressources et aux facteurs de production et leur plus grand isolement.

Le crédit, la terre, l’héritage, l’instruction, la formation, l’information, la vulgarisation, la technologie, les intrants agricoles sont plus aléatoires pour elles, sans compter leur pouvoir inégalitaire de décision sur leur propre production et celle du ménage.

Les incitations gouvernementales à la production favorisent le plus souvent les cultures de rente alors que les femmes sont davantage engagées dans les cultures vivrières.

En outre, la vulnérabilité des femmes prend certaines de ses racines au sein même de la famille: par exemple, pour l’inscription des enfants à l’école, dans les ménages pauvres, les parents préféreront investir sur les garçons et garderont les filles à la maison où elles assureront une partie du travail domestique et de production.

Dans toutes les sociétés, les femmes assument la majeure partie du travail domestique et sont les principales responsables de l’éducation des enfants et des soins aux personnes âgées et aux malades. La vie des femmes est énormément marquée par la reproduction qui a une influence directe et évidente sur leur état de santé et sur les opportunités d’accès à l’instruction, à l’emploi, aux revenus. Dans les sociétés où les femmes se marient très jeunes, et beaucoup plus précocement que les hommes, la subordination au mari sera plus forte et conditionnera les possibilités d’instruction, de travail, etc.

Pour citer ONU FEMMES,

« Les gouvernements ont accepté de changer de politique économique afin d’offrir davantage d’opportunités pour les femmes, d’améliorer les lois pour faire respecter les droits économiques et de renforcer l’accès au crédit. Ils se sont engagés à recueillir une meilleure information pour déterminer de quelle façon la pauvreté touche les femmes différemment, car il est essentiel de connaître un problème pour pouvoir le résoudre ».

Halima

LA FABRIQUE DES ÉLITES FÉMININES EN AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE

Every girl deserves to go to school and have the basic tools she needs to get a quality education.

L’éducation, mission souvent avancée pour légitimer le fait colonial ne semble guère avoir touché les filles et a même creusé les écarts entre filles et garçons… D’après l’UNESCO, en 1950, le pourcentage d’enfants scolarisés dans le primaire est de 10% dans les colonies françaises. En AOF, en 1908, on compte une fille pour 11 garçons scolarisés, en 1938, une fille pour 9 garçons, en 1954, une fille pour 5 garçons. Ces différences sont, en grande partie, du fait de l’administration coloniale qui a des réticences à ouvrir l’enseignement aux filles.

Les Missionnaires et les nombreuses congrégations religieuses ont été les premiers à souhaiter scolariser les populations autochtones, indigènes, noir.e.s… En réalité, ils voulaient recueillir des âmes pour le Seigneur, le but était d’en faire des chrétiens. On peut alors imaginer le danger que suscita l’école pour les familles musulmanes…. Ainsi, l’école posa paradoxalement le problème de l’avenir de ces jeunes garçons et filles de confession musulmane.

Amadou Hampâté Ba, le sage de Bandiagara, le gardien des valeurs culturelles africaines considéré comme l’une des plus grandes voix d’Afrique – explique dans Amkoulel que sa mère était contre, de peur qu’il devienne un infidèle. Refuser que son enfant aille à l’école était une forme de résistance contre les colons. D’ailleurs, les indigènes ont eu du mal à accepter l’école pour leurs fils/leurs filles. Ils n’en voulaient pas. Colonisateurs et associés les ont contraint à se scolariser et /ou à devenir « civilisés »… en prenant en otage les fils de chefs.

Les mémoires de Yoro Dyao (Yoro Booli Jaw en wolof) expriment l’essentiel de la tradition orale wolof, plus spécifiquement, son Histoire des damels (souverains) du Cayor, remise en 1864, au Gouverneur Français Faidherbe. L’abbé Boilat, comme Yoro Dyao, fait partie des pionniers de l’historiographie sénégalaise. Tous deux proches collaborateurs de la France, leurs écrits – sur les us et coutumes – étaient destinés à l’administration coloniale. Amis de la France, ces colonisés ont tourné le dos à leur origine, famille etc. En outre, la scolarisation aggrava également les écarts sociaux puisqu’elle pénètre en premier chez les notables.

Les colonisateurs se sont très peu intéressés aux femmes autochtones, indigènes, noires. Ceux qu’il fallait instruire, former, civiliser étaient uniquement les hommes des 4 communes : SAINT-LOUIS, DAKAR, GORÉE, RUFISQUE. Le système colonial a favorisé les hommes en s’inspirant du modèle du paterfamilias du droit romain.

Pendant longtemps la recherche francophone a fait preuve d’une totale cécité à l’égard de l’histoire des femmes et du genre pendant la période coloniale. Le fait colonial étant une affaire d’hommes, on en a oublié qu’il ne s’exerçait pas que sur des hommes, et que, dans leur entreprise, les Européens avaient aussi souvent entraîné des femmes et colonisé des hommes et des femmes. C’est en pleine guerre, que les colonisateurs donneront de l’importance à la scolarisation des filles… et c’est à ce moment-là que débutera toute cette fabrique des élites féminines…

Mais avant, les fillettes indigènes, particulièrement les chrétiennes, bénéficient d’une éducation au rabais…Elles font les petites corvées et le ménage pour les bonnes sœurs.

Cet enseignement est avant tout idéologique et dispense les valeurs de la bourgeoisie européenne en proposant des cours de morale, de couture, de cuisine et de santé. Son objectif est de transformer les Africaines en mères compétentes et épouses vertueuses. Un enseignement essentiellement domestique.

Leur instruction se limita à l’école primaire… En revanche, les archives coloniales mettent en exergue l’histoire exceptionnelle d’ AWA HÉLÈNE COMTÉ, la première sénégalaise Major de la promotion, titulaire du Brevet Élémentaire en 1907.

J’ai eu l’immense honneur et le plaisir d’interviewer sa fille qui raconte :

« Je dois tout à ma mère…

Ma mère fut la première sénégalaise major de la promotion, titulaire du Brevet Élémentaire en 1907. Il n’était pas de bon temps d’envoyer une fille étudier à l’étranger même avec une bourse et mon grand-père déclina l’offre généreuse.

La déception était si grande pour ma mère qu’elle s’était jurée que ses enfants, filles comme garçons iraient aussi loin qu’ils pourraient dans l’acquisition de connaissances intellectuelles pour un mieux-être dans leur vie sociale ».

Pour se penser leader, déjà en tant que femme, encore faut-il avoir un modèle.

 

 

 

 

 

 

Halima

LA VIOLENCE FAITE AUX FEMMES (ET AUX HOMMES) EST L’AFFAIRE DE TOUTES ET DE TOUS…

J’ai reçu des fleurs aujourd’hui.
Ce n’était pas mon anniversaire ni un autre jour spécial.
Nous avons eu notre première dispute hier dans la nuit
Et il m’a dit beaucoup de choses cruelles qui m’ont vraiment blessée.
Je sais qu’il est désolé
Et qu’il n’a pas voulu dire les choses qu’il a dites
Parce qu’il m’a envoyé des fleurs aujourd’hui.

J’ai reçu des fleurs aujourd’hui.
Ce n’était pas notre anniversaire ni un autre jour spécial.
Hier, dans la nuit, il m’a poussée contre un mur et a commencé à m’étrangler.
Ça ressemblait à un cauchemar, je ne pouvais croire que c’était réel.
Je me suis réveillée ce matin le corps douloureux et meurtri.
Je sais qu’il doit être désolé
Parce qu’il m’a envoyé des fleurs aujourd’hui.

J’ai reçu des fleurs aujourd’hui
Et ce n’était pas la fête des mères ni un autre jour spécial.
Hier, dans la nuit, il m’a de nouveau battue,
C’était beaucoup plus violent que les autres fois.
Si je le quitte, que deviendrais-je?
Comment prendre soin de mes enfants? Et les problèmes financiers?
J’ai peur de lui mais je suis effrayée de partir.
Mais je sais qu’il doit être désolé
Parce qu’il m’a envoyé des fleurs aujourd’hui.

J’ai reçu des fleurs aujourd’hui.
Aujourd’hui c’était un jour très spécial,
C’était le jour de mes funérailles.
Hier dans la nuit, il m’a finalement tuée. Il m’a battue à mort.
Si seulement j’avais trouvé assez de courage pour le quitter,
Je n’aurais pas reçu de fleurs aujourd’hui………..

Texte publié pour dénoncer la violence faite aux femmes
(Auteur : Maria Stella Baldachino).

La violence a toujours existé. De nos jours, elle est activement dénoncée dans les médias. Mais ces derniers ne rapportent que la violence des hommes envers les autres hommes ou femmes et, très sporadiquement, celle commise par les femmes.

Au Sénégal, plusieurs organisations féminines prennent en charge dans leurs actions, la lutte contre les violences faites aux (filles et) femmes :

Cet intérêt est lié à la recrudescence des violences dont les femmes et les filles font l’objet. La fréquence des cas de filles/femmes violées et sauvagement tuées, des cas de viols collectifs a poussé les associations féminines à se mobiliser et à dire NON aux violences que les femmes subissent au quotidien. Les violences basées sur le genre, relatés quotidiennement dans les faits divers des journaux, montrent la banalisation de ces actes.

LAN NGA SOLOON ?

WHAT WERE YOU WEARING ?

T’ETAIS HABILLEE COMMENT ?

C’est la question à laquelle répondent les courts textes qui ont été consacrés à l’exposition du Musée de la femme Henriette Bathily, basés sur les témoignages et histoires de personnes victimes de viol au Sénégal et dans d’autres pays. Selon FATOU KINE DIOP,  » A l’origine de cette démarche, un constat indéniable : les victimes sont trop renvoyées à leur habillement, comme moyen pour les culpabiliser, pour leur faire porter la charge de la violence qu’elles ont subie ».

« Oui mais, t’étais habillée comment ? »

De plus, il y a un manque criard de statistiques fiables sur la prévalence des actes de violence basés sur le genre et sur les facteurs qui leur sont associés, de sorte qu’il est difficile de construire, de mettre en œuvre et d’évaluer des réponses alors que la lutte contre les violences basées sur le genre fait l’objet de dispositions internationales prises par les Nations-Unies et les organismes interafricains, « Convention et le Protocole Additionnel sur l’Elimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, Déclaration des Nations-Unies sur l’Elimination de la violence contre les femmes, Dispositions de la Plate-forme de la Conférence de Beijing de 1995 sur les violences et sur la protection des femmes, Dispositions de la Déclaration du Millénaire sur les formes de violences à l’encontre des femmes, Résolution des Nations-Unies sur l’Intensification des Efforts pour Eliminer toutes les Formes de violences à l’Egard des Femmes, Campagne visant à l’éradication de la violence faites aux femmes etc. ».

Bien que le Sénégal ait ratifié la plupart des conventions internationales concernant la protection contre les violences basées sur le genre et adapté sa législation nationale à ce propos, les femmes continuent de subir des violences. Le droit coutumier et les pratiques traditionnelles, surtout dans les régions rurales prévalent sur le droit national pour régler des questions telles que l’âge du mariage, la violence domestique, les MGF (Mutilations Génitales Féminines) et l’héritage des biens fonciers [inégalités de genre en matière de droits et de justice].

Cette contribution a pour ambition – dans un premier temps –  de soulever la violence cachée dans la vie maritale au nom du mũn sénégalais, sorte de fourre-tout (comportement, attitude, travail de care dans l’espace privé), qui conditionne les femmes à de nombreuses restrictions, entrave leur épanouissement, leur dignité… Le mũn est un mot wolof, qui signifie endurer, patienter, supporter. Et dans le cadre du mariage, il est attendu que les femmes mũn quatre fois plus que les hommes.

Ce mũn exigé des femmes inhibe toute contestation possible dans la vie de couple et légitime l’autorité de l’époux sur son épouse qui doit se soumettre et qui doit taire ce qu’elle vit dans son ménage. Un des exemples très médiatisé de mũn est celui de FATOU DIENG de DIOURBEL qui pendant vingt ans a été violentée par son mari. Cette histoire a permis à d’autres victimes de lever les tabous sur les violences conjugales : insultes, paroles de dénigrement explicites, une élévation de ton à des fins d’intimidation, des paroles de dénigrement implicite mais aussi des actes de violences de genre [violence homme-femme mais aussi femme-femme en cas de polygamie] : gifles, coups de poings, de pieds, de tête, morsures, coups avec une ceinture, une chaine, un fouet, un bâton, une canne, coups avec un pilon, louche ou tout autre ustensile de cuisine, brulures avec cigarette ou braise, ligoté ou enchainé pour être battu… Etc.

Quand elles acceptent de témoigner, nombreuses sont les femmes qui affirment que leurs enfants ont été insultés ou brutalisés dans le but de les atteindre. Face à toutes ces formes de violences, recensées en majeure partie dans les villes de Kolda et Ziguinchor, porter plainte est problématique pour les victimes… Car c’est aggraver la situation, c’est accuser le mari [son aînée social, protecteur, tuteur social], c’est renoncer à son mariage, c’est se mettre à dos sa belle-famille et c’est exhiber sa vie maritale alors que les us et coutumes recommandent de taire tout ce qui est de l’ordre du privé.

Dès lors quel regard peut-on porter sur le mũn qui est pourtant considéré comme une vertu féminine ? Dans le discours normatif dominant, les femmes exemplaires sont celles qui mũn et qui font le bonheur de leur époux [sans jamais oser dire les choses telles qu’elles sont].

Ainsi, une femme se doit d’être douce en toutes circonstances. Elle ne doit pas répondre, contredire, contrarier. Le monde de la franchise est le monde de l’homme. Son monde à elle est celui des sous-entendus, des signes (des paillettes et du rose pastel). Elle doit rester à sa place.

Étant consciente que les femmes ne constituent pas une catégorie homogène, ce sont les femmes qui n’ont pas le pouvoir économique qui sont le plus conditionnées par le mũn. Ces dernières sont hélas, majoritaires et cachent une souffrance résultant quelques fois de violences physiques ou mentales…

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les hommes aussi mũn. Ils peuvent vivre de violences au sein du couple :

« Si le féminisme nous a ouvert les yeux sur la violence conjugale. Il a contribué et continue de contribuer à l’évolution positive de notre société. Certaines féministes, par contre, n’ont ouvert qu’un seul œil sur cette violence : celle faite aux femmes. Elles ont délibérément fermé l’autre œil, celui qui devrait être ouvert sur la violence faite aux hommes. La raison en est très simple : elles ont fait de la violence conjugale un débat politique, où l’homme est perçu comme l’abuseur et la femme la victime, plutôt que de présenter la violence dans son intégralité. Or, c’est un réel phénomène social dont les causes et les solutions ne sont pas d’ordre politique ou sexuel, mais plutôt socio-économique » (Yvon Dallaire).

 

 

 

 

Halima

QUAND LES FEMMES SÉNÉGALAISES PRENNENT LE POUVOIR…

Au travail, les femmes l’ont toujours été ; mais elles l’étaient gratuitement, dans l’enceinte gardée de la maison et de la famille.

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  • Aujourd’hui, leur champ d’action s’est ouvert ; leurs responsabilités se sont accrues ; leur travail est devenu l’objet d’un salaire, directement fonction de leur peine ou de leur compétence. Et c’est dans le sens restrictif d’une activité exercée hors de la maison et rémunérée qu’il faut entendre les mots « de femmes au travail ».

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  • Désormais, travailler ne relève plus du masculin. Il s’agit, pour les femmes d’un instrument de valorisation de soi et comme la clé d’or qui ouvre toutes les portes. De plus, le travail constitue un véritable outil d’insertion et de lutte contre la pauvreté.
  • En Afrique et notamment au Sénégal, les femmes demeurent cantonnées aux activités informelles et peu rentables. Cette représentation des femmes dans l’économie informelle ne pose pas de questions car elle est vue comme l’expression normale des différences entre les sexes.
  • En sciences sociales, les recherches montrent que de tout temps, les filles et garçons ne suivent pas les mêmes filières scolaires, n’accèdent pas aux mêmes savoirs, n’exercent pas les mêmes métiers et ne valorisent pas leur diplôme de la même façon.
  • De plus, les femmes ont des carrières moins rapides et « moins abouties » que les hommes, qu’elles aient ou non des enfants.
  • Partout, on constate que les femmes (dans l’emploi formel) sont de plus en plus rares au fur et à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie et qu’elles demeurent minoritaires dans les postes de décisions et de responsabilités de haut niveau.
  • Les femmes disposant d’une fiche de paie sont visibles dans le secteur formel mais elles sont surreprésentées au secrétariat, dans les domaines du care, du social, des services à la personne (infirmière, aide-soignante) ou encore dans l’éducation. Tout ce qui a attrait aux professions incarnant les vertus dites féminines. Les femmes sont alors naturellement écartées de tout pouvoir de décision.

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Les représentations des métiers par les jeunes : entre résistances et avancées

  • Les métiers de femmes sont, par définition, conformes à l’idée que l’on se fait de la femme, ce sont les moins métiers des métiers… parce que les vrais métiers dont des métiers d’hommes. Un métier de femme c’est un métier féminin donc subordonné, souvent mal payé, enfin, c’est une activité où la femme est censée exprimer ses dispositions naturelles ou considérées comme telles…

Il manquera toujours la moustache. Pierre Bourdieu

(Comme Seynabou, des femmes d’exceptions exercent des travaux d’hommes – dans le secteur informel)…

Ce sont alors des milliers de petits détails, tous fondés sur le postulat qu’une femme au pouvoir, une femme qui commande, cela ne va pas de soi, ce n’est pas « naturel ». Dans la définition d’une profession, il y a aussi tout ce qui lui est conféré par la personne qui l’exerce. Si c’est fait pour un homme (à moustache) et que l’on voit arriver une petite minette en minijupe, ça ne va pas ! Il lui manquera toujours la moustache, la voix grave et forte qui convient à une personne d’autorité : « Parlez plus fort, on ne vous entend pas ! », quelle femme n’a pas essuyé cette réflexion dans les réunions de travail ? La définition tacite de la plupart des positions de direction implique un port de tête, une manière de poser la voix, l’assurance, l’aisance, le « parler pour ne rien dire », et si on arrive avec un peu trop d’intensité, de sérieux, d’anxiété, c’est inquiétant. Les femmes, sans toujours l’analyser, le ressentent, et souvent dans leur corps, sous forme de stress, de tension, de souffrance, de dépression…

  • Le vrai diplôme pour les femmes serait le mariage. Demeure toujours la crainte de voir l’instruction des femmes bousculer l’ordre familial. L’accession des femmes au savoir est présentée comme un danger. Trop de sciences leur feraient oublier leurs plus élémentaires devoirs.
  • La position défavorable des femmes sur le marché du travail peut s’expliquer par un conflit de rôles entre l’exercice d’une activité économique et les activités familiales qui leur incombent.

Le travail du genre

  • Or, seules les femmes sont questionnées sur l’articulation entre leur vie privée et leur travail. Leur ambition est rapidement stigmatisée et la disponibilité pour l’institution se retourne contre les mères dont on attend majoritairement le soin aux enfants. L’étalon de la réussite est donc fortement « sexué ».

 

 

« C’est comme si la femme n’avait qu’une seule mission sur terre : Naître, grandir, rejoindre le domicile conjugal » : Fatou Binetou Dial, sociologue.

« Oh si tu avais le mari, ce serait tellement bien, ce serait tellement mieux… ». On te le dit tellement que tu finis, dans ta tête, à te dire, c’est vrai qu’il me manque quelque chose » : Marie Thérèse Diedhiou.

« Tu es en face d’une de tes cousines. Même le mariage le plus raté soit-il, on te fera savoir que celle-là, elle est mariée. Comme si le mariage était, je ne sais pas moi… c’était un sacre ! » Fatou Fall.

Persuadée que les femmes ont le goût du pouvoir et veulent aller à la conquête du pouvoir,

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j’ai donc souhaité continuer à y croire et à vouloir rassembler des femmes qui ne souhaitent pas travailler dans les métiers d’exécutions, métiers de care, métiers féminins, travaux dévalorisants, mal payés pour ne pas dire bas de gamme mais qui veulent conquérir les positions prestigieuses.

 

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Des femmes dans un métier d’hommes

La trajectoire sociale, professionnelle de ces femmes a été prise en compte, le récit familial… Avec mon groupe de recherche, à Paris, nous avons alors pensé que ces femmes dirigeantes devaient être exceptionnelles, elles devaient être différentes des autres sénégalaises.

Chaque rencontre, échange a été inspirant et m’a redonné confiance en l’avenir des femmes sénégalaises…

 

 

 

Voir plus loin avec Daado Baro, Portraits de femmes ingénieures

Certains préjugés institutionnels et comportementaux continuent d’entraver la progression des femmes dans les emplois « intellectuels » (nécessitant un diplôme de niveau supérieur) et d’encadrement et attire l’attention sur certains dispositifs mis en place pour soutenir les femmes cadres. Les attitudes culturelles et sociales vis-à-vis de ce qui constitue les emplois « masculins » ou « féminins » entrainant une ségrégation professionnelle, bien que la mesure du problème varie d’un pays à l’autre et d’un emploi à l’autre. Les femmes sont surtout concentrées dans les professions « féminisées » comme les soins infirmiers et l’enseignement (ségrégation professionnelle horizontale), ou parallèlement elles restent dans des catégories d’emplois moins élevées que les hommes (ségrégation professionnelle verticale. Toutefois les femmes continuent à faire de petites incursions dans les domaines non traditionnels comme le droit, les technologies de l’information et des communications (TIC) et l’informatique, et l’ingénierie et on constate que les employeurs commencent à promouvoir les femmes plus systémiquement et à instaurer des politiques favorables à la famille afin de les conserver. Cependant les femmes qui choisissent des emplois non traditionnels peuvent être confrontées à des contraintes spéciales sur le lieu de travail, dont notamment l’isolement, l’accès limité au tutorat.

Halima